
Nooshabeh Amiri – Hossein Bastani
Dans une interview exclusive auprès du ROOZ, le Ministre français des Affaires Etrangères, Bernard Kouchner, parle des espoirs de son pays à « développer une relation privilégiée avec l’Iran et approfondir l’amitié qui lie de longue date les Français aux Iraniens. » « L'Union Européenne » ajoute-t-il « exprime régulièrement sa disposition à reprendre le dialogue UE/Iran sur les droits de l’homme, suspendu à l’initiative de ce pays. » En ce qui concerne les négociations sur le nucléaire, il souligne: « De même que les autorités iraniennes peuvent avoir accès à la Présidence de la République, il est naturel que nous ayons accès à la Guidance. »

Pour quelles raisons est-ce que la politique du gouvernement français envers l’Iran a subi des changements tangibles après l’élection de M. Sarkozy?
La politique du gouvernement français envers l’Iran n’a pas subi les changements que vous évoquez après l’élection du Président de la République.
La façon dont ce dernier l’a présentée à l’occasion de son discours du 22 août 2007 devant les Ambassadeurs de France réunis à Paris s’inscrit, en effet, dans le droit prolongement de l’action de la France depuis l’origine de la crise, en 2003.
Pour reprendre les termes employés en 2007 par le Président, « la démarche actuelle alliant sanctions croissantes mais aussi ouverture si l'Iran fait le choix de respecter ses obligations […] est la seule qui puisse nous permettre d'échapper à une alternative catastrophique : la bombe iranienne ou le bombardement de l'Iran. »
Cette détermination à faire pression sur le gouvernement iranien pour qu’il réponde aux préoccupations de la communauté internationale dans son ensemble n’est pas apparue avec l’élection de M. Sarkozy : les trois premières résolutions (1696, 1737 et 1747) ont été adoptées alors que c’était encore M. Chirac qui était Président de la République, en juillet 2006, en décembre 2006 et en mars 2007.
Par ailleurs, ni avant ni après l’élection de M. Sarkozy, la politique du gouvernement français ne s’est réduite à ces pressions. Depuis l’origine, les pressions sont associées au dialogue et à la disponibilité à engager des négociations, une fois que l’Iran aura suspendu ses activités nucléaires sensibles.
Ces négociations pourraient s’appuyer sur l’offre de coopération très ambitieuse faite à l’Iran, présentée sous versions successives, de plus en plus élaborées, d’abord par les Européens (France, Allemagne, Grande-Bretagne), en 2005, puis par les Européens rejoints par les Etats-Unis, la Chine et la Russie, en 2006. La dernière version de l’offre, encore améliorée, agréée par les six Ministres en mai dernier, devrait prochainement être présentée aux autorités iraniennes.
Cette offre, au-delà de propositions concrètes dans des domaines essentiels à la stabilité et à la prospérité de l’Iran (sécurité régionale, économie, énergie, agriculture, aviation, environnement et infrastructures), contient une proposition de coopération en matière nucléaire civile. Le peuple iranien doit comprendre que nous n’avons jamais entendu priver l’Iran de l’accès à l’énergie nucléaire. Le Président de la République, convaincu qu’il s’agit de l’énergie du futur, a d’ailleurs proposé à plusieurs Etats qui respectent leurs engagement internationaux de pouvoir bénéficier de l’expertise française dans ce domaine. Le principal obstacle à ce que nous puisions explorer avec l’Iran une telle piste est que les autorités de ce pays n’ont pas rétabli la confiance dans la nature strictement pacifique de leur programme nucléaire, dont les développements actuels posent problème. Le paradoxe est qu’en conduisant des activités d’enrichissement qui n’ont pas de sens d’un point de vue économique, le gouvernement iranien prive le pays de toute coopération avec les Etats-Unis ou l’Europe.
Nous restons très attachés à ce volet de notre politique. Après l’adoption de la résolution 1803, la France a soutenu l’adoption d’une déclaration conjointe réaffirmant que les six pays étaient prêts à développer l’offre de 2006 faite à l’Iran en vue de la rendre plus concrète et précise. Cette nouvelle offre devrait être très bientôt présentée aux autorités iraniennes. Nous espérons qu’elle les convaincra de faire le geste nécessaire pour offrir aux Iraniens les perspectives de développement, de prospérité et de stabilité auxquelles il peut légitimement aspirer : ce geste est simple, il s’agit de la suspension des activités nucléaires sensibles, comme le demande la communauté internationale. Suspendre, c’est créer les conditions d’une ngéociation confiante, qui permette un règlement répondant aux intérêts de l’Iran et aux préoccupations internationales.
Jusqu’à quel point le gouvernement français est-il susceptible d’augmenter les pressions économiques et politiques contre la République islamique d’Iran ? Pour le gouvernement, où se trouve la limite à ces pressions?
Nous n’avons pas défini a priori un plafond pour les pressions. En effet, les sanctions sont avant tout un instrument diplomatique destiné à convaincre les autorités iraniennes de respecter leurs obligations internationales. Dans la démarche que je viens de vous exposer, alliant sanctions croissantes et disposition constante au dialogue, nous considérons que la pression exercée sur l’Iran doit progressivement s’accroître, tant que ce pays ne respectera pas les résolutions du Conseil de sécurité.
C’est l’unique but de ces sanctions internationales, toutes adoptées à l’unanimité ou à une très large majorité par une instance, le Conseil de sécurité des Nations unies, qui représente la communauté internationale dans son ensemble. Elles ne sont pas une fin en soi. Nul ne souhaite punir l’Iran ou son peuple. Conscients de la richesse historique et culturelle de ce pays, de son fort potentiel économique et de son importance stratégique au Moyen-Orient, nous ne pouvons que souhaiter développer une relation privilégiée avec lui et approfondir l’amitié qui lie de longue date les Français aux Iraniens. Mais, tant que les autorités iraniennes n’auront pas fait le geste que le monde entier attend d’elles, nous ne pourrons que plaider pour un renforcement des sanctions.
Supposez que la République islamique accepte de suspendre l’enrichissement d’uranium ; dans ce cas, est-ce que les autres dossiers qui la concernent, tels que la violation des droits de l’homme, seront considérés comme des problèmes intérieurs?
La question des droits de l’homme ne peut jamais être considérée comme une question purement interne. En signant plusieurs conventions internationales dans ce domaine, l’Iran a accepté de se placer sous le regard des instances que la communauté internationale a mises en place pour s’assurer que ces conventions seraient respectées et que les normes universelles ne seraient pas enfreintes, dans des domaines très variés (condamnation par la justice à des traitements inhumains et dégradants ; restrictions à l’exercice de la liberté d’expression et d’information ; répression des défenseurs des droits de l’homme, des militantes pour les droits des femmes ; discriminations à l’égard des minorités, notamment ethniques et religieuses).
En outre, la relation entre la crise internationale provoquée par le programme nucléraire iranien et l'action de la France en matière de promotion et de défense des droits de l'homme n’existe pas. En effet, l’engagement de la France en faveur de l’amélioration de la situation des droits de l’homme se manifeste partout où celà est nécessaire, en Iran comme dans tous les pays où nous estimons que cette situation n’est pas satisfaisante. Nos prises de position n’étaient pas différentes avant la crise nucléaire. Il n’y a pas de raisons qu’elles le soient si nous arrivons, ce que je souhaite, à résoudre cette crise et si la situation des droits de l’homme dans votre pays ne connaît pas d’amélioration substantielle. Notre attitude sur les droits de l'homme ne saurait donc être considérée comme un moyen de pression parmi d’autres pour convaincre les autorités iraniennes de suspendre leurs activités nucléaire sensibles.
Cette position s’inscrit parfaitement dans le cadre de l’Union européenne, qui incarne une communauté de valeurs et qui exprime régulièrement ses préoccupations (démarches à Téhéran ; déclarations ; conclusions des réunions des Ministres ; etc.). Le caractère essentiel de la question des droits de l’homme dans la politique européenne peut être illustrée de deux façons. D’une part, l’Union avait conditionné les progrès de l’accord de commerce et de coopération dont elle a discuté avec l’Iran jusqu’en 2005 à des avancées en matière de respect des droits de l’homme. D’autre part, elle exprime régulièrement sa disposition à reprendre le dialogue UE/Iran sur les droits de l’homme, suspendu à l’initiative de votre pays.
Il y une analyse qui indique que l’origine de toutes les tensions actuelles entre la République islamique et la communauté internationale est le déficit démocratique en Iran. S’il y avait eu des élections libres en Iran, M. Ahmadinejad n’aurait pas été élu président dans ce pays. A ce propos, certains de mes compatriotes croient que l’attitude de l’Occident a indirectement aidé M. Ahmadinejad et ses amis à dominer la scène politique iranienne. Ces analystes font référence, par exemple, aux élections parlementaires de 2004 en Iran, au cours desquelles les extrémistes ont pu, par une action dite d’un «coup d’état paisible», empêcher presque tous les réformateurs compétents (dont des dizaines de parlementaires) de participer aux élections. Cela a même mené à un sit-in des députés. Mais l’indifférence de la communauté internationale sur ce sujet a entraîné une situation dans laquelle les extrémistes se sont assurés que l’organisation des élections n’aurait aucun impact négatif contre eux au niveau international. A quel point acceptez-vous la critique de ce groupe d’Iraniens qui croient que l’indifférence de l’Occident concernant l’organisation des élections, telles que celles de 2004, a favorisé la domination croissante des extrémistes en Iran?
Nous avons toujours suivi avec la plus grande attention les résultats de toutes les élections iraniennes et avons toujours exprimé, quand cela était nécessaire, nos préoccupations. Nous estimons, en effet, que même si elle est réelle, la démocratie iranienne est imparfaite. Nous regrettons que le choix des électeurs soit restreint par la manière dont les élections sont organisées, en particulier par la sélection des candidats, le plus souvent au détriment des réformateurs, par un organe non élu, le Conseil des gardiens. Nous sommes très attachés à ce que le choix des Iraniens, dont le taux de participation aux différentes élections témoigne d’un grand intérêt pour la vie politique iranienne, puisse s’exprimer le plus librement possible.
Vous évoquez plus précisément les élections législatives de 2004. A cette occasion, les principes que je viens de vous exposer ont été reflétés par des prises de position tant nationales qu’européennes.
Les Ministres européens réunis à Bruxelles le 23 février 2004 ont ainsi adopté les conclusions suivantes : « Le Conseil a débattu des élections législatives qui se sont déroulées le 20 février en Iran. Le Conseil a rappelé que, au cours de ces dix dernières années, l'Iran avait progressé sur la voie d'une plus grande liberté politique et que, lors des élections législatives de février 2000, le peuple iranien avait clairement exprimé son souhait de voir engager de nouvelles réformes. Dans ce contexte, le Conseil a vivement regretté qu'un grand nombre de candidats, dont plusieurs siégeant au Majlis, n'aient pas été autorisés à se présenter au scrutin de cette année, rendant ainsi impossible l'expression d'un véritable choix démocratique par le peuple iranien, et il a fait part de sa profonde déception à cet égard. Cette ingérence a constitué une régression pour le processus démocratique en Iran. Le Conseil a exprimé l'espoir que l'Iran reprendra sur la voie de la réforme et de la démocratisation. »
En marge de ce Conseil, le Ministre français d’alors a également déclaré : « [Nous avons exprimé] notre inquiétude, notre préoccupation, après le déroulement du premier tour des élections législatives du 20 février. Nous avons marqué notre préoccupation à la suite de l’invalidation d’un grand nombre de candidats, empêchant les Iraniens d’exprimer clairement et sereinement leur volonté. »
Récemment encore, cette position a été clairement exprimée, non seulement par le porte-parole de mon Ministère, tout comme par la Présidence de l’Union européenne, à l’occasion des dernières élections législatives, dont le premier tour s’est déroulé 14 mars 2008.
Etes-vous sûr que les négociateurs iraniens sur le dossier nucléaire informent bien leurs autorités (notamment le guide suprême de la République islamique) de la gravité de la situation actuelle ? Est-ce que vous avez pensé à avertir directement le premier personnage de la République islamique du danger réel menaçant le régime et le pays, créant ainsi un canal direct de communication avec lui?
Nous ne négligeons aucun canal de dialogue avec les autorités iraniennes. Mon interlocuteur principal est mon homologue iranien, M Manouchehr Mottaki. Mais, de même que les autorités iraniennes peuvent avoir accès à la Présidence de la République, il est naturel que nous ayons accès à la Guidance.
Certains croient que les sanctions internationales contre l’Iran ont affaibli le secteur privé plutôt que le régime islamique. En fait, à cause des sanctions, des sociétés privées en Iran n’ont pas la possibilité de continuer leurs activités et sont obligées de donner leurs places aux sociétés concurrentes attachées au gouvernement et aux Gardiens de la révolutions, qui ont les moyens d’obtenir de l’étranger des approvisionnements malgré les sanctions. Qu’en pensez-vous?
Les sanctions internationales contre l'Iran ne sont pas une fin en soi. Elles ne sont pas dirigées contre un groupe d'Iraniens en particulier. Elles n'ont pas vocation à mettre en difficulté les entreprises qui mènent des opérations légales et apportent leur contribution au bien-être de la population iranienne. Elles s'adressent aux dirigeants iraniens et aux organisations que ces derniers utilisent et parfois instrumentalisent à leur seul profit. Je vous rappelle que c’est la politique nucléaire iranienne actuelle, qui, en suscitant l’inquiétude légitime de la communauté internationale et des voisins de l’Iran, est à l'origine des sanctions.
Quel est le principal problème de la France vis-à-vis de la République islamique? Est-ce que la clarification des relations entre l’Iran et Israël figure parmi les exigences de la France par rapport à la République islamique?
La France exprime régulièrement sa profonde préoccupation en réaction aux déclarations des plus hautes autorités iraniennes à l’égard de l’Etat d’Israël. Ces déclarations répétées d’un Etat membre des Nations unies à l’égard d’un autre Etat membre des Nations unies ne peuvent que susciter sa réprobation et son indignation.
De tels propos ont un impact très négatif sur la perception par la communauté internationale de l’Iran, car elles affaiblissent la crédibilité de l’affirmation par les autorités iraniennes de leur volonté de jouer un rôle stabilisateur de premier plan dans l’ensemble des crises régionales. Pour notre part, nous estimons qu’il de l’intérêt de tous, notamment de l’Iran, d’œuvrer, dans un esprit de responsabilité, à l’apaisement du Proche et du Moyen-Orient.
Il ne s’agit, toutefois, pas du seul motif d’inquiétude pour la France. Comme je vous l’ai dit, en effet, au-delà de ces aspects régionaux, le programme nucléaire et la situation des droits de l’homme nous préoccupent également vivement. Je forme l’espoir que les diplomates français et iraniens parviendront à résoudre ces différentes difficultés afin de permettre le développement des relations entre la France et l’Iran, qui est dans l’intérêt mutuel de nos deux pays et de nos deux peuples.


